Un régime né du vote des pleins pouvoirs du 10 juillet 1940, qui supprime le Parlement, concentre tous les pouvoirs dans la personne du chef de l'État et engage de sa propre initiative une politique d'exclusion. Sa légalité a été déclarée nulle en 1944 ; son existence et ses actes ne le sont pas.
La période s'ouvre à la loi du 10 juillet 1940 et aux actes constitutionnels du 11 juillet, et se ferme à la libération du territoire et à l'ordonnance du 9 août 1944, deux changements de règle du jeu. Le découpage bute sur une fiction juridique : l'ordonnance affirme que la République n'a jamais cessé d'exister en droit. La fiche suit l'historiographie, qui traite l'État français comme un régime français à part entière et non comme une simple occupation. Une coupe en novembre 1942, à l'invasion de la zone libre, serait défendable.
Le régime reprend l'administration préfectorale, le Code civil et une grande partie de la haute fonction publique de la IIIe République, dont il se présente pourtant comme la négation. Il rompt avec le Parlement, le suffrage, les libertés publiques et l'égalité devant la loi. Une partie de ce qu'il crée lui survit : l'article 7 de l'ordonnance de 1944 maintient provisoirement les actes non expressément annulés.
Le chef de l'État cumule les pouvoirs constituant, législatif et exécutif, sans assemblée ni juge pour les limiter. Le rapport de force réel oppose le gouvernement à l'occupant, qui impose frais d'occupation, livraisons et main-d'œuvre, et dont l'emprise devient totale après novembre 1942. Pierre Laval, revenu en avril 1942, devient l'interlocuteur principal des autorités allemandes.
Économie
de jure : Les comités d'organisation et l'Office central de répartition des produits industriels attribuent matières premières et contingents par décision administrative. L'allocation par le marché est suspendue dans la plupart des branches.
Paxton, 1973
de facto : Le rationnement administré coexiste avec un marché noir massif, qui alloue réellement une part croissante des biens de consommation. La planification proclamée est contournée par un marché illégal que l'État ne parvient pas à réprimer.
Paxton, 1973 · Berstein, 2009
de jure : Les échanges extérieurs sont soumis au blocus allié et à la convention d'armistice, et le commerce avec l'Allemagne passe par un accord de compensation qui supprime toute ouverture au sens commercial.
Paxton, 1973
de facto : Les échanges sont réduits à des livraisons à l'Allemagne, largement non compensées, et à un commerce impérial coupé de la métropole après novembre 1942.
Paxton, 1973
de jure : La propriété privée reste le principe. La loi du 16 août 1940 crée des comités d'organisation par branche, qui encadrent les entreprises sans les socialiser, et la loi du 22 juillet 1941 organise la spoliation des entreprises juives par des administrateurs provisoires : un transfert de propriété, pas une collectivisation.
Paxton, 1973 · Marrus, 1981
de facto : L'aryanisation transfère des dizaines de milliers d'entreprises et de biens juifs, et les prélèvements de l'occupant pèsent sur tout l'appareil productif. La propriété privée subsiste, mais elle n'est plus garantie pour tous.
Marrus, 1981 · Paxton, 1973
de jure : Les confédérations syndicales sont dissoutes en novembre 1940 et la Charte du travail du 4 octobre 1941 interdit la grève et le lock-out, remplaçant la négociation par des organismes corporatifs mixtes placés sous tutelle de l'État.
Paxton, 1973
de facto : La loi du 16 février 1943 institue le Service du travail obligatoire, qui envoie des centaines de milliers de travailleurs français en Allemagne : la liberté contractuelle elle-même est supprimée au profit d'une réquisition.
Paxton, 1973
de jure : L'allocation aux vieux travailleurs salariés, créée par la loi du 14 mars 1941, est une prestation non contributive réelle, et la politique familiale est renforcée. La redistribution reste subordonnée à l'objectif nataliste.
Paxton, 1973 · Berstein, 2009
de facto : Les frais d'occupation et la pénurie appauvrissent l'ensemble de la population, et le marché noir redistribue au profit de ceux qui peuvent y accéder. Les prestations nouvelles ne compensent pas cet effet.
Paxton, 1973 · Berstein, 2009
de jure : Aucune règle ne contraint la politique monétaire : les frais d'occupation imposés par l'armistice sont financés par des avances de la Banque de France, et les prix sont fixés administrativement.
Paxton, 1973
de facto : La circulation monétaire est multipliée par le financement des frais d'occupation, et l'inflation est contenue en apparence par le blocage des prix, contourné par le marché noir.
Paxton, 1973 · Berstein, 2009
État et pouvoir
de jure : La loi du 16 novembre 1940 remplace l'élection des conseils municipaux par la nomination dans les communes de plus de deux mille habitants, et la loi du 19 avril 1941 institue des préfets régionaux dotés de pouvoirs de police et d'économie.
Paxton, 1973
de facto : Les préfets régionaux concentrent police et ravitaillement, et les maires nommés deviennent des agents d'exécution. L'autonomie locale disparaît en pratique.
Paxton, 1973
de facto : Aucune institution ne limite le pouvoir du chef de l'État, puis de Pierre Laval, chef du gouvernement à partir d'avril 1942. La seule limite effective est celle qu'impose l'occupant, et elle ne protège pas les citoyens.
Paxton, 1973
de facto : La police française conduit la rafle du Vélodrome d'Hiver les 16 et 17 juillet 1942, la Milice créée en janvier 1943 traque résistants et Juifs, et les internements administratifs se comptent par dizaines de milliers.
Marrus, 1981 · Paxton, 1973
de jure : Aucune élection nationale n'est prévue ni tenue. La légitimité est rapportée à la personne du Maréchal, et les ministres sont choisis pour beaucoup parmi les hauts fonctionnaires et les dirigeants d'entreprise.
Paxton, 1973
de facto : Le pouvoir est exercé par un cercle restreint de ministres et de hauts fonctionnaires, dont plusieurs technocrates venus de l'industrie. Le Conseil national, organe consultatif nommé, ne se réunit que marginalement.
Paxton, 1973
de jure : L'État encadre la jeunesse par les Chantiers de la jeunesse, la famille par une politique d'État, la profession par l'organisation corporative et la consommation par le rationnement. Peu de domaines de la vie sociale échappent à la norme publique.
Paxton, 1973
de facto : Le rationnement, la répartition et la surveillance font de l'administration l'intermédiaire obligé de la vie quotidienne, dans une mesure que la IIIe République n'avait connue qu'en temps de guerre déclarée.
Paxton, 1973
Culture et société
de jure : La loi du 22 juillet 1940 ouvre la révision de toutes les naturalisations accordées depuis 1927, le décret Crémieux est abrogé le 7 octobre 1940, et les statuts des Juifs du 3 octobre 1940 et du 2 juin 1941 excluent de la communauté nationale sur critère de naissance, à l'initiative du gouvernement français.
Marrus, 1981 · Gouvernement provisoire de la République française, 1944
de facto : Environ soixante-quinze mille Juifs sont déportés de France, dont une part importante arrêtée par la police et la gendarmerie françaises, et les dénaturalisations se comptent par milliers. L'exclusion de l'appartenance nationale est exécutée, pas seulement proclamée.
Marrus, 1981
de jure : La loi du 3 septembre 1940 rend aux congrégations le droit d'enseigner, et l'enseignement privé confessionnel reçoit des subventions publiques à partir de 1941. La séparation de 1905 n'est pas abrogée mais elle est vidée d'une partie de son contenu.
Paxton, 1973
de facto : Le financement de l'enseignement confessionnel est mis en œuvre et les congrégations reprennent leurs établissements. L'État s'appuie sur l'Église autant qu'il la favorise.
Paxton, 1973
de jure : Le régime rejette l'égalité républicaine au profit d'un ordre hiérarchique fondé sur la famille, la profession et la naissance, et inscrit dans la loi des inégalités de statut selon l'origine et le sexe.
Paxton, 1973 · Marrus, 1981
de facto : Les inégalités de statut sont appliquées, et la pénurie creuse l'écart entre ceux qui accèdent au marché noir et les autres.
Paxton, 1973 · Marrus, 1981
de jure : La Révolution nationale est explicitement restauratrice : la loi du 11 octobre 1940 restreint l'emploi des femmes mariées dans la fonction publique, le divorce est limité en 1941, et la loi du 15 février 1942 fait de l'avortement un crime contre la sûreté de l'État.
Paxton, 1973
de facto : La répression de l'avortement va jusqu'à l'exécution d'une avorteuse, Marie- Louise Giraud, guillotinée en juillet 1943. La politique familiale et la morale publique sont appliquées avec les moyens de l'État policier.
Paxton, 1973
de jure : La loi définit juridiquement des catégories de personnes selon l'origine et la religion, et le régime promeut les provinces contre le département. Voir la controverse : cet axe mesure le fait de traiter les citoyens par appartenance, non la finalité, et il ne sait pas distinguer ici la reconnaissance de la persécution.
Marrus, 1981 · Paxton, 1973
de facto : Les catégories juridiques par origine servent au recensement, au marquage des papiers d'identité et aux arrestations. Même limite de l'axe que pour le texte : l'effet mesuré est la catégorisation, non sa finalité.
Marrus, 1981
de jure : La devise Travail, Famille, Patrie remplace la devise républicaine et le régime s'adosse explicitement à l'Église catholique, sans pour autant fonder la loi sur une norme religieuse. La légitimité est d'ordre traditionnel et personnel plutôt que théocratique.
Paxton, 1973
de facto : Le culte de la personne du Maréchal et le soutien affiché de la hiérarchie catholique fondent la légitimité dans la pratique, soutien qui se fissure à partir de 1942 avec les protestations d'évêques contre les rafles.
Paxton, 1973 · Marrus, 1981
International
de jure : La convention d'armistice retire la France de la guerre et limite son armée à une force d'armistice : le cadre juridique est celui d'une neutralité imposée, sans capacité d'intervention.
Paxton, 1973
de facto : Le régime combat les forces alliées et gaullistes à Dakar en 1940, en Syrie en 1941 et à Madagascar en 1942, et reconnaît la Légion des volontaires français qui combat sur le front de l'Est. La neutralité juridique ne décrit pas la pratique.
Paxton, 1973
de jure : La loi du 27 septembre 1940 permet d'incorporer les étrangers jugés en surnombre dans des groupements de travailleurs étrangers, et la loi du 4 octobre 1940 autorise l'internement administratif des étrangers de race juive.
Marrus, 1981 · Paxton, 1973
de facto : Les étrangers juifs de la zone non occupée sont livrés à l'occupant à partir d'août 1942, et les réfugiés antinazis internés sont remis aux autorités allemandes, contrairement au droit d'asile que la France pratiquait auparavant.
Marrus, 1981 · Paxton, 1973
de jure : Le régime revendique la pleine souveraineté de l'État français et refuse toute instance supranationale. La convention d'armistice du 22 juin 1940 lui conserve une souveraineté nominale, tout en reconnaissant à l'occupant les droits de puissance occupante en zone occupée.
Paxton, 1973
de facto : sans position Axe inapplicable à la pratique d'une occupation : la souveraineté n'est ni partagée par consentement ni exercée pleinement, puisque l'occupant impose ses décisions, et la zone libre est envahie en novembre 1942. Placer la période à l'un des pôles serait faux.
Paxton, 1973
Écologie
de jure : sans position Même anachronisme : la question des moyens d'une transition écologique n'a aucun objet dans le droit de la période.
Paxton, 1973
de facto : sans position Même anachronisme pour la pratique administrative de la période.
Paxton, 1973
de jure : sans position Axe anachronique : aucun texte de la période n'arbitre entre production et préservation du vivant. Le retour à la terre célébré par le régime relève d'une idéologie sociale, pas d'une politique écologique.
Paxton, 1973
de facto : sans position Axe anachronique : aucune pratique de la période ne se rapporte à cet arbitrage.
Paxton, 1973