Un régime né d'un compromis provisoire entre monarchistes et républicains, et qui dure soixante-cinq ans. Trois lois brèves, aucune déclaration de droits, et une pratique qui vide l'exécutif de ses moyens au profit d'une Chambre qui renverse les gouvernements à volonté.
La période s'ouvre aux lois constitutionnelles des 24-25 février et 16 juillet 1875 et se ferme au vote des pleins pouvoirs du 10 juillet 1940, deux changements de règle du jeu et non deux alternances. Sa longueur est sa faiblesse : soixante-cinq ans réunissent des majorités opposées, et plusieurs positions ci-dessous portent une confiance basse pour cette raison. Un découpage plus fin, avant et après 1914, serait défendable et reste à faire.
Le régime reprend du Consulat et de l'Empire l'administration préfectorale, le Code civil et le Concordat, qu'il ne rompra qu'en 1905. Il rompt en revanche avec le plébiscite, écarté délibérément en 1875 par souvenir des deux Empires : c'est ce refus qui explique l'absence de tout référendum jusqu'en 1945.
La Chambre des députés domine, le Sénat bloque, le président s'efface après l'échec de la dissolution de 1877. Le pouvoir réel se déplace vers les commissions parlementaires et vers une administration permanente que l'instabilité ministérielle rend indispensable. Aucun juge ne contrôle la loi.
Économie
de jure : Aucun instrument légal de planification. L'État commande, subventionne et concède des chemins de fer par les conventions de 1883, mais n'oriente pas l'investissement privé.
Berstein, 2009
de facto : L'économie de guerre de 1914-1918 impose une direction administrative des matières premières et de la main-d'œuvre, démantelée dès 1919. Hors cette parenthèse, l'allocation reste marchande.
Berstein, 2009
de jure : Le tarif Méline de 1892 rétablit une protection douanière générale sur les produits agricoles et industriels, après vingt ans d'ouverture héritée du traité de 1860.
Berstein, 2009
de facto : Le protectionnisme s'accentue dans les années 1930 par contingentements administratifs, au-delà même du tarif vote, et les échanges se replient sur l'empire.
Berstein, 2009
de facto : Aucune nationalisation d'ampleur en soixante-cinq ans. La Compagnie des chemins de fer de l'Ouest est reprise en 1908 pour cause de faillite, non par doctrine.
Berstein, 2009
de facto : Les conventions collectives de 1936 sont largement vidées après 1938 : les décrets-lois Reynaud rétablissent la semaine de plus de quarante heures et la grève générale du 30 novembre 1938 échoue. L'écart avec le droit vote deux ans plus tôt est considérable.
Berstein, 2009
de facto : Le taux de l'impôt sur le revenu reste faible et son assiette étroite avant 1939, et les assurances sociales ne couvrent qu'une fraction des salariés. La redistribution effective est très inférieure à ce que les textes permettaient.
Berstein, 2009
de jure : La convertibilité-or contraint la politique monétaire jusqu'en 1936, et la loi du 7 août 1926 confie l'amortissement de la dette à une caisse autonome soustraite au vote annuel.
Berstein, 2009
de facto : La défense du franc-or est poursuivie jusqu'en 1936 au prix de la déflation Laval, puis abandonnée par trois dévaluations successives en trois ans. La règle a tenu longtemps avant de céder brutalement.
Berstein, 2009
État et pouvoir
de facto : Le préfet nommé reste l'autorité réelle dans le département, et le cumul des mandats fait du parlementaire local le vrai canal d'accès à l'État central : la centralisation se renforce par la pratique du notable plus qu'elle ne se relâche.
Rosanvallon, 2004
de jure : Les lois de 1875 rendent les ministres responsables devant les deux chambres et subordonnent la dissolution à l'accord du Sénat. Aucun contrôle de constitutionnalité des lois n'est prévu, ce qui limite le contre-pouvoir juridictionnel.
Conseil constitutionnel, 1875
de facto : Après la crise du 16 mai 1877 et la dissolution manquée, aucun président ne dissout plus la Chambre en soixante-trois ans. La Chambre renverse les gouvernements à volonté : une centaine se succèdent, pour une durée moyenne de moins de huit mois.
Conseil constitutionnel, 1875 · Berstein, 2009
de jure : Trois lois fondent les libertés publiques françaises : la presse le 29 juillet 1881, les syndicats le 21 mars 1884, les associations le 1er juillet 1901. Le régime de l'état de siège, organise par la loi de 1878, en reste la limite explicite.
Direction de l'information légale et administrative, 2025
de facto : Les libertés proclamées valent inégalement selon les publics : état de siège de 1914 à 1919, répression armée des grèves, et régime de l'indigénat qui soumet les sujets coloniaux à des sanctions administratives sans juge.
Berstein, 2009
de jure : Suffrage universel masculin et mandat représentatif, sans aucun mécanisme de référendum : l'appel direct au peuple est écarté en 1875 par souvenir des plébiscites impériaux.
Conseil constitutionnel, 1875
de facto : Le recours aux décrets-lois, systématique à partir de 1926 puis de 1934, transfère le pouvoir normatif à l'exécutif et aux grands corps, sans passer par le suffrage.
Berstein, 2009
de facto : La dépense publique représente environ un huitième du produit intérieur avant 1914, et le double à la fin des années 1930 sous l'effet de la dette de guerre et du réarmement, non d'une extension sociale.
Berstein, 2009
Culture et société
de jure : La loi du 26 juin 1889 généralise le droit du sol : est français l'enfant ne en France d'un parent lui-même ne en France. L'appartenance est définie par la naissance sur le territoire et l'éducation, non par la filiation ethnique.
Direction de l'information légale et administrative, 2025
de facto : Le droit du sol métropolitain coexiste avec un empire où la nationalité française est refusée aux sujets colonisés, sauf naturalisation individuelle rarissime. La conception élective vaut pour la métropole, pas pour l'ensemble français.
Berstein, 2009
de jure : La séparation de 1905 met fin au Concordat de 1801 en métropole : l'État cesse de nommer les évêques et de salarier les cultes, tout en garantissant le libre exercice. Le Concordat reste en vigueur en Alsace-Moselle après 1918.
République française, 1905 · Conseil constitutionnel, 2021
de facto : L'application de la loi de 1905 est conflictuelle : inventaires des églises en 1906, puis accommodement négocié avec le Saint-Siège en 1924 sur les associations diocésaines. L'abstention proclamée s'accompagne d'une police des cultes bien réelle.
République française, 1905 · Berstein, 2009
de jure : Égalité civile entre citoyens et école gratuite ouvrant une mobilité par le concours, mais aucune égalisation des conditions : le droit organise l'égalité des chances, pas celle des situations.
Berstein, 2009
de facto : La mobilité par le concours reste marginale en volume, et l'écart entre enseignement primaire et secondaire payant jusqu'en 1930 reproduit la hiérarchie sociale plus qu'il ne la corrige.
Berstein, 2009
de jure : Le divorce est rétabli par la loi Naquet du 27 juillet 1884, et l'école laïque soustrait la formation des esprits au clergé. Le Code civil maintient pourtant l'incapacité juridique de la femme mariée jusqu'à la loi du 18 février 1938.
Direction de l'information légale et administrative, 2025
de facto : L'école laïque transforme durablement la société, mais les femmes restent sans droit de vote jusqu'en 1944 alors que le Sénat bloque quatre propositions adoptées par la Chambre entre 1919 et 1936.
Berstein, 2009
de jure : Aucune reconnaissance juridique de groupe : ni minorité linguistique, ni statut régional. L'école républicaine proscrit les langues régionales, et la loi de 1905 refuse jusqu'aux associations cultuelles de droit particulier.
Rosanvallon, 2004 · République française, 1905
de facto : L'universalisme est appliqué avec constance : interdiction scolaire des langues régionales, aucun recensement par origine, aucun statut de minorité. C'est l'un des rares axes où la pratique dépasse le texte dans le même sens.
Rosanvallon, 2004
de jure : La loi du 9 décembre 1905 dispose que la République ne reconnaît ni ne salarie aucun culte : la loi ne tire plus sa légitimité d'une source transcendante, même résiduelle.
République française, 1905
International
de jure : Le droit colonial organise la conquête et l'administration directe d'un empire de douze millions de kilomètres carrés : l'intervention extérieure est inscrite dans les institutions, pas seulement dans la pratique.
Berstein, 2009
de facto : Conquêtes et campagnes continues de 1881 en Tunisie à la guerre du Rif en 1925, puis mandats sur la Syrie et le Liban : l'intervention extérieure est l'activité militaire ordinaire de la période.
Berstein, 2009
de facto : La France est le premier pays d'immigration du monde en proportion dans les années 1920, puis organise des retours forcés de travailleurs étrangers après 1932 et interne les réfugiés espagnols en 1939.
Berstein, 2009
de jure : L'adhésion à la Société des Nations en 1919 n'emporte aucun transfert de compétence : le pacte ne crée ni juridiction obligatoire ni norme supérieure à la loi française.
Berstein, 2009
de facto : La Société des Nations ne contraint jamais la politique française : ni sur la Ruhr en 1923, ni sur l'Éthiopie en 1935, ni sur la Rhénanie en 1936.
Berstein, 2009
Écologie
de jure : sans position Même anachronisme que l'axe précédent : aucun texte de la période n'arbitre entre incitation et contrainte en matière environnementale, faute d'objet.
Berstein, 2009
de facto : sans position Même anachronisme : la question des moyens de la transition écologique n'a aucun équivalent pratique dans l'administration de la période.
Berstein, 2009
de jure : sans position L'axe est anachronique : la question écologique n'existe ni dans le droit ni dans le débat public de la période. La valeur n'est qu'une convention d'affichage.
Berstein, 2009
de facto : sans position Axe anachronique pour la période : aucune pratique administrative ne peut y être rapportée sans plaquer une catégorie contemporaine sur des faits qui l'ignoraient.
Berstein, 2009