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Pays et périodes › France

France — IIIe République

1875–1940 · République parlementaire à exécutif faible

Un régime né d'un compromis provisoire entre monarchistes et républicains, et qui dure soixante-cinq ans. Trois lois brèves, aucune déclaration de droits, et une pratique qui vide l'exécutif de ses moyens au profit d'une Chambre qui renverse les gouvernements à volonté.

Comparer le texte et la pratique, axe par axe

France — État français (Vichy) →

Pourquoi cette période, et pas une autre

La période s'ouvre aux lois constitutionnelles des 24-25 février et 16 juillet 1875 et se ferme au vote des pleins pouvoirs du 10 juillet 1940, deux changements de règle du jeu et non deux alternances. Sa longueur est sa faiblesse : soixante-cinq ans réunissent des majorités opposées, et plusieurs positions ci-dessous portent une confiance basse pour cette raison. Un découpage plus fin, avant et après 1914, serait défendable et reste à faire.

Ce que la période hérite, ce qu'elle rompt

Le régime reprend du Consulat et de l'Empire l'administration préfectorale, le Code civil et le Concordat, qu'il ne rompra qu'en 1905. Il rompt en revanche avec le plébiscite, écarté délibérément en 1875 par souvenir des deux Empires : c'est ce refus qui explique l'absence de tout référendum jusqu'en 1945.

Qui décide, et qui peut bloquer

La Chambre des députés domine, le Sénat bloque, le président s'efface après l'échec de la dissolution de 1877. Le pouvoir réel se déplace vers les commissions parlementaires et vers une administration permanente que l'instabilité ministérielle rend indispensable. Aucun juge ne contrôle la loi.

Points contestés
  • La longueur de la période force des moyennes. Sur les migrations et la politique économique, l'écart entre les années 1880 et les années 1930 est plus grand que l'écart entre deux doctrines du corpus.
  • Positionner l'empire colonial sur les mêmes axes que la métropole est discutable : le droit applicable y était distinct. Les positions de facto retenues ici couvrent l'ensemble français, ce qui les tire vers l'autoritaire par rapport à une lecture strictement métropolitaine.

Positionnement de jure — les textes — confiance : haute

Positionnement de facto — la pratique — confiance : moyenne

Écarts notables entre le texte et la pratique

Force des contre-pouvoirs -45 pts

L'écart le plus net de la fiche. Les lois de 1875 donnent au président le droit de dissoudre la Chambre ; après l'échec de Mac-Mahon en 1877, aucun président n'ose plus s'en servir pendant soixante-trois ans. Le texte décrit un régime équilibré, la pratique un régime d'assemblée.

Conseil constitutionnel, 1875 · Berstein, 2009

Conception de l'appartenance nationale +40 pts

Le droit du sol de 1889 fait de l'appartenance une affaire de naissance et d'éducation, pendant que l'empire refuse la nationalité à la quasi-totalité des colonisés. Le même État tient deux doctrines de l'appartenance selon le territoire.

Berstein, 2009

Rapport de force travail / capital -20 pts

Les conventions collectives arrachées en juin 1936 sont pour l'essentiel défaites par les décrets-lois de novembre 1938. Un droit social peut être conquis et perdu en deux ans sans qu'aucun principe constitutionnel ne change.

Berstein, 2009

Positions, axe par axe

de jure de facto

Économie

de jure : Aucun instrument légal de planification. L'État commande, subventionne et concède des chemins de fer par les conventions de 1883, mais n'oriente pas l'investissement privé.

Berstein, 2009

de facto : L'économie de guerre de 1914-1918 impose une direction administrative des matières premières et de la main-d'œuvre, démantelée dès 1919. Hors cette parenthèse, l'allocation reste marchande.

Berstein, 2009

de jure : Le tarif Méline de 1892 rétablit une protection douanière générale sur les produits agricoles et industriels, après vingt ans d'ouverture héritée du traité de 1860.

Berstein, 2009

de facto : Le protectionnisme s'accentue dans les années 1930 par contingentements administratifs, au-delà même du tarif vote, et les échanges se replient sur l'empire.

Berstein, 2009

de jure : Aucune disposition constitutionnelle sur la propriété, qui reste régie par le Code civil de 1804. Les seuls monopoles publics sont fiscaux ou régaliens : tabacs, allumettes, postes et télégraphes.

Direction de l'information légale et administrative, 2025

de facto : Aucune nationalisation d'ampleur en soixante-cinq ans. La Compagnie des chemins de fer de l'Ouest est reprise en 1908 pour cause de faillite, non par doctrine.

Berstein, 2009

de jure : La loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884 légalise les syndicats professionnels. Les accords Matignon de juin 1936, transcrits dans la loi, imposent les conventions collectives et les délégués du personnel, sans toucher à la direction de l'entreprise.

Direction de l'information légale et administrative, 2025 · Berstein, 2009

de facto : Les conventions collectives de 1936 sont largement vidées après 1938 : les décrets-lois Reynaud rétablissent la semaine de plus de quarante heures et la grève générale du 30 novembre 1938 échoue. L'écart avec le droit vote deux ans plus tôt est considérable.

Berstein, 2009

de jure : L'impôt général sur le revenu, progressif, est créé par la loi du 15 juillet 1914 après trente ans de blocage sénatorial. Les assurances sociales de 1928-1930 et les allocations familiales de 1932 établissent une redistribution contributive, non un impôt de niveau.

Direction de l'information légale et administrative, 2025 · Berstein, 2009

de facto : Le taux de l'impôt sur le revenu reste faible et son assiette étroite avant 1939, et les assurances sociales ne couvrent qu'une fraction des salariés. La redistribution effective est très inférieure à ce que les textes permettaient.

Berstein, 2009

de jure : La convertibilité-or contraint la politique monétaire jusqu'en 1936, et la loi du 7 août 1926 confie l'amortissement de la dette à une caisse autonome soustraite au vote annuel.

Berstein, 2009

de facto : La défense du franc-or est poursuivie jusqu'en 1936 au prix de la déflation Laval, puis abandonnée par trois dévaluations successives en trois ans. La règle a tenu longtemps avant de céder brutalement.

Berstein, 2009

État et pouvoir

de jure : L'administration préfectorale héritée de 1800 est maintenue telle quelle. La loi municipale du 5 avril 1884 rend le maire élu par le conseil, mais sous tutelle préfectorale, et Paris reste privé de maire.

Direction de l'information légale et administrative, 2025 · Rosanvallon, 2004

de facto : Le préfet nommé reste l'autorité réelle dans le département, et le cumul des mandats fait du parlementaire local le vrai canal d'accès à l'État central : la centralisation se renforce par la pratique du notable plus qu'elle ne se relâche.

Rosanvallon, 2004

de jure : Les lois de 1875 rendent les ministres responsables devant les deux chambres et subordonnent la dissolution à l'accord du Sénat. Aucun contrôle de constitutionnalité des lois n'est prévu, ce qui limite le contre-pouvoir juridictionnel.

Conseil constitutionnel, 1875

de facto : Après la crise du 16 mai 1877 et la dissolution manquée, aucun président ne dissout plus la Chambre en soixante-trois ans. La Chambre renverse les gouvernements à volonté : une centaine se succèdent, pour une durée moyenne de moins de huit mois.

Conseil constitutionnel, 1875 · Berstein, 2009

de jure : Trois lois fondent les libertés publiques françaises : la presse le 29 juillet 1881, les syndicats le 21 mars 1884, les associations le 1er juillet 1901. Le régime de l'état de siège, organise par la loi de 1878, en reste la limite explicite.

Direction de l'information légale et administrative, 2025

de facto : Les libertés proclamées valent inégalement selon les publics : état de siège de 1914 à 1919, répression armée des grèves, et régime de l'indigénat qui soumet les sujets coloniaux à des sanctions administratives sans juge.

Berstein, 2009

de jure : Suffrage universel masculin et mandat représentatif, sans aucun mécanisme de référendum : l'appel direct au peuple est écarté en 1875 par souvenir des plébiscites impériaux.

Conseil constitutionnel, 1875

de facto : Le recours aux décrets-lois, systématique à partir de 1926 puis de 1934, transfère le pouvoir normatif à l'exécutif et aux grands corps, sans passer par le suffrage.

Berstein, 2009

de jure : Les lois Ferry de 1881-1882 établissent l'instruction primaire gratuite, laïque et obligatoire, et les assurances sociales de 1930 couvrent maladie et vieillesse pour les salariés sous plafond. Le périmètre reste très en deçà de l'État social d'après 1945.

Direction de l'information légale et administrative, 2025 · Berstein, 2009

de facto : La dépense publique représente environ un huitième du produit intérieur avant 1914, et le double à la fin des années 1930 sous l'effet de la dette de guerre et du réarmement, non d'une extension sociale.

Berstein, 2009

Culture et société

de jure : La loi du 26 juin 1889 généralise le droit du sol : est français l'enfant ne en France d'un parent lui-même ne en France. L'appartenance est définie par la naissance sur le territoire et l'éducation, non par la filiation ethnique.

Direction de l'information légale et administrative, 2025

de facto : Le droit du sol métropolitain coexiste avec un empire où la nationalité française est refusée aux sujets colonisés, sauf naturalisation individuelle rarissime. La conception élective vaut pour la métropole, pas pour l'ensemble français.

Berstein, 2009

de jure : La séparation de 1905 met fin au Concordat de 1801 en métropole : l'État cesse de nommer les évêques et de salarier les cultes, tout en garantissant le libre exercice. Le Concordat reste en vigueur en Alsace-Moselle après 1918.

République française, 1905 · Conseil constitutionnel, 2021

de facto : L'application de la loi de 1905 est conflictuelle : inventaires des églises en 1906, puis accommodement négocié avec le Saint-Siège en 1924 sur les associations diocésaines. L'abstention proclamée s'accompagne d'une police des cultes bien réelle.

République française, 1905 · Berstein, 2009

de jure : Égalité civile entre citoyens et école gratuite ouvrant une mobilité par le concours, mais aucune égalisation des conditions : le droit organise l'égalité des chances, pas celle des situations.

Berstein, 2009

de facto : La mobilité par le concours reste marginale en volume, et l'écart entre enseignement primaire et secondaire payant jusqu'en 1930 reproduit la hiérarchie sociale plus qu'il ne la corrige.

Berstein, 2009

de jure : Le divorce est rétabli par la loi Naquet du 27 juillet 1884, et l'école laïque soustrait la formation des esprits au clergé. Le Code civil maintient pourtant l'incapacité juridique de la femme mariée jusqu'à la loi du 18 février 1938.

Direction de l'information légale et administrative, 2025

de facto : L'école laïque transforme durablement la société, mais les femmes restent sans droit de vote jusqu'en 1944 alors que le Sénat bloque quatre propositions adoptées par la Chambre entre 1919 et 1936.

Berstein, 2009

de jure : Aucune reconnaissance juridique de groupe : ni minorité linguistique, ni statut régional. L'école républicaine proscrit les langues régionales, et la loi de 1905 refuse jusqu'aux associations cultuelles de droit particulier.

Rosanvallon, 2004 · République française, 1905

de facto : L'universalisme est appliqué avec constance : interdiction scolaire des langues régionales, aucun recensement par origine, aucun statut de minorité. C'est l'un des rares axes où la pratique dépasse le texte dans le même sens.

Rosanvallon, 2004

de jure : La loi du 9 décembre 1905 dispose que la République ne reconnaît ni ne salarie aucun culte : la loi ne tire plus sa légitimité d'une source transcendante, même résiduelle.

République française, 1905

de facto : La légitimité se fonde sur le vote et la loi, sans référence religieuse dans les actes publics, hors les régimes dérogatoires maintenus outre-mer et en Alsace-Moselle.

République française, 1905 · Conseil constitutionnel, 2021

International

de jure : Le droit colonial organise la conquête et l'administration directe d'un empire de douze millions de kilomètres carrés : l'intervention extérieure est inscrite dans les institutions, pas seulement dans la pratique.

Berstein, 2009

de facto : Conquêtes et campagnes continues de 1881 en Tunisie à la guerre du Rif en 1925, puis mandats sur la Syrie et le Liban : l'intervention extérieure est l'activité militaire ordinaire de la période.

Berstein, 2009

de jure : La période change de régime en cours de route : entrée libre sans titre jusqu'en 1914, puis carte d'identité de travailleur étranger en 1917 et quotas de main-d'œuvre étrangère par la loi du 10 août 1932. La valeur moyenne masque ce basculement.

Direction de l'information légale et administrative, 2025 · Berstein, 2009

de facto : La France est le premier pays d'immigration du monde en proportion dans les années 1920, puis organise des retours forcés de travailleurs étrangers après 1932 et interne les réfugiés espagnols en 1939.

Berstein, 2009

de jure : L'adhésion à la Société des Nations en 1919 n'emporte aucun transfert de compétence : le pacte ne crée ni juridiction obligatoire ni norme supérieure à la loi française.

Berstein, 2009

de facto : La Société des Nations ne contraint jamais la politique française : ni sur la Ruhr en 1923, ni sur l'Éthiopie en 1935, ni sur la Rhénanie en 1936.

Berstein, 2009

Écologie

de jure : sans position Même anachronisme que l'axe précédent : aucun texte de la période n'arbitre entre incitation et contrainte en matière environnementale, faute d'objet.

Berstein, 2009

de facto : sans position Même anachronisme : la question des moyens de la transition écologique n'a aucun équivalent pratique dans l'administration de la période.

Berstein, 2009

de jure : sans position L'axe est anachronique : la question écologique n'existe ni dans le droit ni dans le débat public de la période. La valeur n'est qu'une convention d'affichage.

Berstein, 2009

de facto : sans position Axe anachronique pour la période : aucune pratique administrative ne peut y être rapportée sans plaquer une catégorie contemporaine sur des faits qui l'ignoraient.

Berstein, 2009

Pour aller plus loin

  • Conseil constitutionnel · 1875 · libre · fiche
    Trois lois courtes, sans déclaration de droits ni préambule, votées à une voix de majorité. Elles se lisent en vingt minutes et expliquent l'essentiel du régime : un président élu par les chambres, un exécutif sans moyen de trancher, et le droit de dissolution rendu inutilisable après 1877.
  • République française · 1905 · libre · fiche
    Deux articles suffisent à situer la France sur l'axe de l'intervention religieuse : la République ne reconnaît ni ne salarie aucun culte, mais en garantit le libre exercice. À lire avant toute discussion sur la laïcité, qui cite souvent ce texte sans l'avoir lu.
  • Le Modèle politique français. La société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours
    Rosanvallon, Pierre · 2004 · papier · fiche
    Pourquoi la France a durablement traité les corps intermédiaires comme des obstacles, et ce que cet héritage fait encore aux débats sur la décentralisation et la reconnaissance des groupes. Indispensable pour comprendre ce qu'une période transmet à la suivante.

Sources de la fiche

Textes

Conseil constitutionnel, 1875 · République française, 1905 · Direction de l'information légale et administrative, 2025

Pratique

Berstein, 2009 · Rosanvallon, 2004